II sortit de la chambre du sous-sol avec une prudence extrême et verrouilla la porte derrière lui. Ses nerfs tendus le poussèrent soudain à prendre la fuite et il s’élança pour monter l’escalier. Il trébucha sur une marche vermoulue, reprit son équilibre avec peine et s’arrêta, les jambes mal assurées, la poitrine haletante, luttant contre sa panique.
Du calme ! Rien ne presse.
Posément, il revint à la porte et éprouva encore une fois la solidité de la lourde serrure. Il glissa la clef dans sa poche, puis l’en retira avec une grimace et la jeta sur la grille du conduit d’écoulement. Elle heurta une barre et rebondit, luisante, sur le ciment.
Fiévreusement, comme un homme piétinant un scorpion, il la repoussa sur la grille. Elle s’accrocha, passa au travers avec un tintement grêle et disparut hors de sa vue.
Il était de nouveau maître de ses réactions nerveuses. Il gravit les marches sans se retourner et s’arrêta dans la ruelle déserte. Personne n’était en observation ; il ne voyait rien d’autre que la saleté habituelle dans cet étroit passage, sous les yeux aveugles des hautes fenêtres aux carreaux barbouillés de peinture blanche. Une boîte à ordures gisait parmi les papiers gras. Contre le mur de briques opposé, une bouteille de whisky avait été placée debout, avec un soin dérisoire, par celui qui, l’ayant vidée, n’en avait plus l’emploi.
Il regarda toutes ces choses — symbole de la laideur qui, si longtemps, s’était insinuée dans son âme et était presque venue à bout de sa raison — avec un détachement nouveau et ironique, les considérant comme temporaires et dépourvues d’importance.
Le ciel pur de cette fin d’après-midi était comme un manteau déployé sur la ville. Derrière les bâtisses trapues, noires de crasse, les grands immeubles se dressaient, étincelant de toutes leurs fenêtres. Sur tout cela, des parcelles de suie flottaient, paresseuses, dans l’air calme et étouffant. Dans les rues, les voitures passaient à grand bruit et les vapeurs qu’elles laissaient derrière elles se mêlaient à l’odeur de l’asphalte chaud. La ruelle empestait ; la ville empestait ; le fleuve aux eaux rapides lui-même empestait.
La tête rejetée en arrière, plissant les yeux pour pouvoir supporter la réverbération, il renifla cet air chargé de l’âcreté des souvenirs.
La puanteur d’innombrables étés… Lève-toi, je sens le gaz. Non, c’est le vent qui souffle de l’autre rive. Les raffineries là-bas. Vrai, le petit en a du mal à respirer. Est-ce qu’on ne pourrait pas faire quelque chose ? L’éternel grondement enroué, la voix de la grande ville… Bon Dieu de camions! Ils n’arrêteront pas de la nuit. Pas moyen de dormir. Si je pouvais seulement dormir un peu… Les voix rauques, les huées, les coups, la brutalité de la vie prisonnière d’une jungle de ciment et d’acier… Fiche-lui une raclée ! Qu’il ne remette plus les pieds dans le quartier. Vas-y, tape dessus ! Sale nègre, sale rital, sale Juif… Le trottoir qui vous brûle les pieds à travers la semelle des chaussures, usée par des kilomètres de marche… Vous arrivez trop tard, on n’embauche plus. Allez-vous-en. Non, puisque je vous dis que non. Non. Non. La haine, sans cesse accumulée…
Il cracha contre le mur de briques. Il dit à mi-voix :
— Tu l’as cherché. Quand ça arrivera… peut-être comprendras-tu que c’est moi, oui, moi qui t’ai fait cela.
A ce moment, il s’imagina que la ville l’entendait, qu’elle tremblait devant lui, prise de peur. Qu’un frisson la parcourait tout entière, se propageant le long de ses nerfs d’acier et de cuivre, du haut de ses plus hautes flèches perdues dans le ciel jusqu’à ses entrailles enfouies dans le roc, des demeures des riches bâties sur les hauteurs jusqu’à ses taudis répugnants et ses quais souillés.
Rien ne presse. Encore trois heures. Il serait loin, en train de regarder, quand le moment arriverait. Une citation approximative de l’Ecriture lui vint à l’esprit : Ils contempleront de loin la fumée de ses incendies, et la fumée de ses incendies montera, montera éternellement.
Il déboucha de la ruelle presque en aveugle et se fraya un chemin dans la foule des promeneurs sur le trottoir. Un pied devant l’autre, un pied devant l’autre… Chaque pas l’éloignait de la chambre du sous-sol, de la porte verrouillée.
Un pied devant l’autre… comme tant de fois où, dans sa lassitude, son désespoir et sa haine, il avait parcouru les rues. Mais maintenant, à chaque pas, lui semblait-il, la ville tremblait sous ses talons, les hauts buildings vacillaient avant l’engloutissement final et la ville avait peur.
Les promeneurs aveugles, les morts en sursis, ne remarquaient rien. Ils ne voyaient pas que lui, jusqu’ici chétif et dénigré, était maintenant plus grandi que les gratte-ciel, qu’il était devenu un géant justicier. ..
Un grincement de freins. Il fit un saut en arrière, décontenancé. Il aurait juré que le signal était au vert, une seconde auparavant, quand il était descendu du trottoir.
Les moteurs renâclaient avec colère, des roues énormes laminaient le pavé inégal. La rue était devenue soudain immense et pleine de périls. Il regagna le trottoir, l’œil fixé sur le signal rouge sombre, et il alla se caler les épaules contre la devanture du magasin qui faisait le coin, essayant de maîtriser le tremblement de ses doigts en cherchant une cigarette dans sa poche.
Il aurait pu être tué. « Pas maintenant, pensa-t-il, pas dans un accident stupide ! » Ou pire que tué» Il sentit son cœur se serrer en se voyant blessé, transporté à l’hôpital comme une épave, mais avec toute sa connaissance et la pensée horrible que là-bas, pas très loin de lui, derrière la porte verrouillée, un élément se changeait en un autre à une vitesse inchangeable et que l’heure approchait.
Avec des gestes saccadés, il fit fonctionner son briquet, mais la flamme se refusa obstinément à jaillir. Il lâcha un juron à l’adresse de l’objet ; et alors une sueur froide le saisit. Ses oreilles enregistrèrent la vibration stridente d’une corde tendue qui se rompt, un bruit d’origine indéterminable, cinglant ses nerfs déjà surexcités.
Il regarda avec anxiété à droite, à gauche, tout autour de lui. Alors, distinctement, dominant la rumeur de la rue, momentanément apaisée, parvint d’en haut un craquement de métal déchiré, torturé. Il leva furtivement les yeux en l’air, laissa tomber son briquet et sa cigarette sans feu et fit un saut de côté. Son cœur battait contre ses côtes à grands coups douloureux.
Juste au-dessus de l’endroit où il s’était tenu, le montant supportant une grande enseigne publicitaire venait de se rompre et tout le poids portait sur la jambe de force de la cornière en fer. Le panneau pendait dangereusement au-dessus du trottoir; le fer se tordit et céda presque.
Il regarda, fasciné, sans même sentir la sueur qui ruisselait sur son visage. L’enseigne bascula et ne tomba pas. Mais il eut la conviction absurde que s’il retournait à l’endroit qu’il occupait un moment auparavant, alors elle tomberait.
C’était une idée saugrenue. Il essaya d’en rire, mais il avait la gorge nouée. Il recula prudemment d’un pas, puis pivota sur les talons et s’éloigna rapidement du carrefour. Il suivait la bordure du trottoir et levait fréquemment la tête.
Quand il eut parcouru la moitié de la longueur du pâté de maisons, il s’aperçut, avec un sursaut qui le glaça, qu’il revenait sur ses pas, marchant en direction de la chambre fermée à clef.
Il s’arrêta net. Mais il se sentit incapable de retourner au carrefour où il avait essayé de traverser. Il demeura sur place, hésitant, forcé une fois encore de réprimer les assauts de la panique.
Sur le trottoir opposé, juste devant lui, s’ouvrait une entrée de métro. S’il n’avait pas eu l’esprit troublé, il l’aurait remarquée en passant la première fois.
Evidemment… le métro ; un quart d’heure de trajet et il serait en sûreté. Il regarda à droite et à gauche, puis en l’air — avec une nouvelle circonspection qui devenait déjà presque une habitude — et se lança sur la chaussée.
A mi-chemin, il s’arrêta si brusquement qu’il faillit tomber. Il se détourna, tout tremblant ; ses pas l’avaient conduit jusqu’au bord même d’un regard d’égout béant, sans barrière de protection.
Le corps agité de frissons provoqués par la réaction nerveuse, il arriva devant la bouche de métro. Et, tout d’un coup, il lui sembla que c’était non pas un endroit familier, mais un gouffre cimenté conduisant à des régions infernales. De là-dessous, de quelque part sous l’escalier faiblement éclairé où plongeaient ses regards, montait un ample roulement, avec des bouffées d’un air fétide et chargé d’une chaleur humide.
Le danger était partout présent, dans les airs et sous terre. Le mugissement d’un train passant en dessous était une voix triomphante s’élevant de l’Enfer, à laquelle se superposait une cacophonie de notes plus aiguës: les cris des victimes écrasées et hurlantes dans les ténèbres inférieures. Pour tout l’or du monde, il n’aurait pas voulu, il n’aurait pas pu, poser le pied sur ces marches.
Il s’éloigna de cet abîme et s’arrêta, essayant de réfléchir.
Il y avait d’autres moyens de transport. Des autobus, des taxis… Mais il ne bougea pas.
Sur la chaussée, en ces dernières heures de l’après-midi, le flot de voitures, plus dense, déferlait avec des grondements et des halètements. Les freins criaient, les pneus gémissaient, les klaxons lançaient de farouches avertissements, du métal résonnait contre du métal. Quelque part dans une rue proche, le hurlement d’une sirène monta comme un sanglot annonciateur de désastre.
Il pensa à des accidents, à des collisions, à un million de risques. Il ne pouvait pas se résigner à ne plus sentir sous ses pieds le contact ferme du pavé.
Rien ne presse. Il était bien placé pour le savoir ; il avait fait les réglages et mis le contact. Garde ton sang-froid ; tu peux aller suffisamment loin à pied.
Une autre pensée, fugitive et chassée de son esprit… Ils auraient pu lui fournir un moyen rapide d’évasion, comme ils avaient peut-être fait pour les autres qui avaient accompli leur tâche et étaient partis avant lui. Mais, du début à la fin, il leur avait accordé bien peu de réflexion. Il avait exécuté leurs ordres, appris avec soumission leurs slogans aussi bruyants et dénués de sens qu’une crécelle d’enfant, sachant tout du long qu’ils n’existaient que pour une seule raison : faire de lui le condamnateur chargé d’exécuter la ville. Les desseins qu’ils avaient eus en agissant ainsi ne le troublaient aucunement ; il avait ses propres motifs.
Garde ton sang-froid et éloigne-toi.
Des accidents. Dans une ville comme celle-là, il y avait constamment des accidents. Il devait les éviter et ne pas se laisser démonter pour si peu. Il ne devait pas se signaler à l’attention — risquer d’être arrêté et mis en prison. Il avait encore grandement le temps s’il ne s’affolait pas.
Mais la rue était déjà entièrement plongée dans l’ombre et sur un grand panneau réclame, en haut des immeubles d’en face, la lumière changeait, prenant cette chaude coloration qui précède le crépuscule.
Il se remit en marche. Il regardait où il posait les pieds et surveillait aussi le ciel plus sombre. Parce qu’il était vigilant, peut-être, rien de fâcheux ne lui arriva. Chaque nouvelle rue traversée était une victoire ou un pas qui le rapprochait de la victoire.
Les premières lumières parurent. Les lampadaires chassèrent l’obscurité naissante et une multitude d’enseignes colorées se mirent à briller et à scintiller, attirant le regard de la foule qui se pressait plus nombreuse sur les trottoirs à mesure que le soir tombait.
Les lumières disaient : Ici on peut manger et boire. Ici on vous offre de la musique et l’occasion d’oublier un moment.
Les gens tournoyaient comme des phalènes sous les lumières, croyant à ce qu’elles annonçaient. Ils étaient las et ils ne demandaient qu’à croire. Aujourd’hui, la journée avait été rude, et ils supposaient que demain serait semblable à aujourd’hui, comme demain avait toujours été auparavant.
Lui seul, se frayant un passage parmi eux, était mieux informé. Pour la plupart de ceux qui étaient là, il n’y aurait pas de lendemain. Pour la plupart… maintenant il avait couvert environ trois kilomètres depuis le Point Zéro, la chambre verrouillée au centre de la ville, mais même ici la plupart d’entre eux ne comprendraient pas quand la chose arriverait.
Il ne les haïssait pas ; il les plaignait même un peu. Ils étaient pris au piège comme lui l’avait été. Mais il haïssait le piège, la ville elle-même, avec le venin des années amères…
Il s’arrêta un court instant à un autre coin de rue. Et il faillit y trouver la mort.
En cet endroit déjà éloigné du centre, les tramways roulaient à vive allure et il en passait un, mastodonte lancé avec un bruit de tonnerre sur des rails d’acier. Comme son trolley atteignait l’intersection des câbles aériens au carrefour, quelque chose accrocha et le fil se tendit et se rompit avec une lueur pareille à un éclair de chaleur. L’extrémité du fil sectionné arriva sur lui comme un grand serpent sifflant rageusement et crachant une flamme bleue.
Ses réflexes le sauvèrent en lui faisant exécuter un saut dont il ne se serait pas cru capable, il plongea de tout son long, s’écorchant à vif les mains et les genoux sur le pavé et, sans marquer le moindre temps d’arrêt, se releva et prit ses jambes à son cou, le cerveau vidé par la terreur.
Par un effort de volonté inouï, il cessa de courir et regarda en arrière. A une distance d’un pâté de maisons, des gens commençaient à s’attrouper autour du tramway en panne — y en avait-il, parmi eux, qui le cherchaient ? — et le sifflet d’un policeman retentit.
Le coup de sifflet le pénétra jusqu’à la moelle et lui communiqua une nouvelle panique, Il traversa en courant comme un fou la rue “heureusement vide — sans perdre la notion de la direction dans laquelle il devait continuer — et s’enfonça dans l’entrée sombre d’une ruelle resserrée entre des immeubles obscurs.
Comme il courait dans la pénombre de la ruelle, quelque chose, un sixième sens, l’avertit, et il fit un écart comme un joueur de rugby évitant un plaqueur. La partie de corniche, tombant sans bruit d’en haut, se brisa en fragments et en poudre à un mètre de lui. Là-haut, les pigeons, dérangés, s’enfuyaient dans un grand vol mou.
Il déboucha à l’air libre, dans une rue éclairée mais presque déserte. Pendant une seconde à peine, il s’arrêta — avec le sentiment qu’hésiter plus longtemps pouvait lui être fatal puis, reconnaissant l’endroit où il se trouvait, il tourna brusquement à gauche et repartit au galop.
Le trottoir, ici, était vieux et pavé de briques. Soudain, il lui sembla que celles-ci se soulevaient et que le sol se gondolait devant lui, dans un effort pour le faire trébucher, mais il franchit d’un bond le passage dangereux et poursuivit sa course pesante. Il monta une pente légère et commença à descendre l’autre versant. En bas, la rue aboutissait à une autre, perpendiculaire, et les lumières n’allaient pas plus loin; au-delà, c’était l’obscurité, donnant l’impression d’un espace découvert, et il distinguait un lointain reflet d’eau.
Il y était presque, il allait y arriver…
… De la large voie bordée d’arbres surgit un énorme camion réservoir qui aborda le virage trop vite. Sur un dérapage et une brusque secousse, la barre d’attelage céda et, tandis que le tracteur montait d’un bond sur le trottoir, brisant un réverbère avant de s’immobiliser, le réservoir culbutait, bloquant la rue, dans un fracas assourdissant de ferraille tordue. Toutes les lumières s’étaient éteintes sur le coup mais, un instant plus tard, la rue était illuminée par les flammes. Un brasier gigantesque, crachant une fumée noire, s’élevait comme une muraille.
Il pivota sur lui-même, manquant de tomber, et prit appui à un mur de briques avec une telle force qu’il faillit se démettre le poignet. Il se mit à courir. Il savait maintenant sans le moindre doute qu’il était pourchassé — non pas, du moins pour l’instant, par des hommes, mais par quelque chose de plus puissant que n’importe quelle troupe d’hommes. Il courait comme un animal traqué, avec de soudains changements de direction destinés à confondre l’ennemi implacable. Il devait y avoir une limite au nombre de pièges que celui-ci pouvait poser sur sa route…
Une fois de plus, il obliqua dans une rue qui menait au fleuve et la dévala à corps perdu, aspirant l’air avec avidité. Plus loin… plus loin… Le long de la bordure gazonnée de la large chaussée, des lanternes de chantier brûlaient en dégageant de la fumée ; on voyait une barrière en bois et, derrière, la profondeur d’un trou noir. Il était trop engagé pour rebrousser chemin. Il mit toute la force qui lui restait dans un saut désespéré et atterrit comme une boule, se cramponnant à la terre meuble qui glissait traîtreusement sous lui… Mais c’était de la terre !
Il se releva tout étourdi et continua pendant quelques mètres, sentant l’herbe et la terre sous ses pieds, et non plus le ciment ou l’asphalte, et voyant des branches se découper dans le ciel.
Il s’affaissa, épuisé, et, comme il étendait une main pour chercher un appui, il sentit sous ses doigts une écorce rugueuse. Avec un sentiment de reconnaissance, il se pencha vers le tronc rude et l’étreignit avec des bras d’amoureux. Sous lui il y avait de l’herbe, des feuilles et de l’humus, et des insectes crissaient plaintivement à proximité.
A quelque distance, par-delà l’excavation qu’il avait franchie, se dressaient des façades de maisons avec des fenêtres éclairées, plus ou moins espacées, comme des yeux mal placés, et les lumières étaient allumées dans les rues ; et de l’autre côté de la rivière, il voyait les étoiles filantes de la circulation et les immeubles géants pareils à des constellations dont le reflet tremblait dans l’eau. Entre ciel et terre était suspendue une étoile rouge qui s’allumait et s’éteignait régulièrement. Un signal pour les avions. Un avertissement… Mais ici il était en sûreté, pour le moment…
Cette bande gazonnée, au long de la rive du fleuve, était une île ; elle était dans la ville sans en faire partie, comme le fleuve lui-même, dont les vagues miroitaient à une vingtaine de mètres et qui clapotait doucement contre les pierres de la berge. Ici il pouvait se reposer quelques minutes, essayer de réfléchir à un moyen de s’échapper.
Il n’avait pas l’heure exacte, mais il savait qu’il était tard. Pas trop tard cependant. Il avait encore le temps…
Le temps de gagner un refuge sûr suffisamment éloigné — sauf accident. Mais il ne croyait plus aux accidents.
Au lieu de cela, il possédait maintenant la certitude. La peur prémonitoire était l’expression d’une vérité établie. Il se blottit contre son arbre, voyant la ville autour de lui, colossale, vivante — le véritable Léviathan.
Pendant trois siècles, la ville avait crû sans cesse. La croissance — la loi élémentaire de la vie. Comme un cancer se développant à partir de quelques cellules indisciplinées, logée par chance à la rencontre de la rivière et de la mer, proliférant, projetant des tentacules qui remontaient la vallée sur plusieurs kilomètres et s’infiltraient au creux des collines, mordant de plus en plus profondément dans la terre sur laquelle elle reposait.
À mesure qu’elle grandissait, elle tirait sa nourriture d’une centaine, d’un millier de kilomètres carrés d’arrière-pays ; pour elle, la campagne livrait ses richesses et les forêts étaient fauchées comme des champs de blé, les hommes et les animaux naissaient et se multipliaient pour apaiser sa faim toujours plus dévorante. Pareils à de longs doigts, ses jetées s’étendaient dans l’océan pour prendre au piège les navires venus de tous les continents. Et, tout en se nourrissant, elle vidait ses déchets dans la mer, exhalait ses poisons dans l’air et devenait plus infectée en devenant plus puissante.
Elle s’était graduellement pourvue d’un système nerveux central de fils aériens et de câbles souterrains, d’un système circulatoire fait de pompes et de réservoirs, d’un système excrétoire. D’une énormité invertébrée et parasite, elle s’était développée en une créature supérieure dotée des attributs tangibles qui accompagnent les concepts subjectifs de volonté, de dessein et de conscience…
Sa conscience, il ne pouvait l’imaginer ; ses desseins ultimes, il ne pouvait les deviner. Mais il ressentait la douleur des chairs meurtries contre les pierres de la cité et il se rendit compte avec un frisson à quel point la cité devait le haïr. Plus avec le mépris impersonnel et hautain dont il avait, comme bien d’autres, été gratifié en naissant. Elle ne pouvait plus voir avec indifférence maintenant la vermine qui était sa victime. Maintenant, pour la première fois depuis trois siècles, elle était menacée dans sa vie.
Et, par représailles, elle avait cherché à lui ôter la vie.
Il ne lui avait pas encore échappé. La ville était puissante et rusée. Elle le cernait toujours, guettant le moment favorable. Car elle savait qu’il ne pouvait pas rester là. De partout, les lumières le regardaient fixement et lui faisaient signe.
Les pensées se bousculaient dans son crâne. Il avait encore le temps…
Le temps d’abandonner la partie, de faire demi-tour. Il pouvait retourner en hâte à la chambre verrouillée (mais il avait jeté la clef et il lui faudrait demander de l’aide pour enfoncer la porte) — il pouvait y être à temps pour arrêter la transmutation chimique qui s’opérait là-bas, ce que lui seul, dans toute la ville, était capable de faire. S’il agissait ainsi, il n’y aurait plus d’accidents, il en était sûr. Ce qui s’était passé avait eu pour but de briser sa volonté, de le faire retourner.
Soudain, il s’assit tout droit, ébloui par cette révélation. Et alors il se mit à rire — non pas gaiement, mais d’un rire nerveux, sardonique, tout en tournant lentement la tête pour contempler les lumières qui l’entouraient.
— Mais tu n’oses pas me tuer ! s’écria-t-il. Je suis le seul qui puisse encore te sauver. Tu peux essayer de m’effrayer pour que je retourne là-bas — mais tu ne peux pas me tuer, parce que si je meurs, ton dernier espoir est perdu !
Il se mit debout en chancelant et s’appuya au tronc de l’arbre. Mais il sentait la force revenir dans tout son corps, la force de la haine.
— Essaye de m’arrêter ! dit-il entre ses dents. Essaye donc !
Il se lançait droit devant lui, tantôt marchant, tantôt courant à petites enjambées. Il ne regardait plus en l’air ni à ses pieds. Traversant une large avenue sans se soucier des signaux lumineux, il rit aux éclats quand l’aile d’un camion virant de court le manqua de quelques centimètres. Il savait qu’elle ne pouvait faire autrement que de le manquer.
Il rit encore quand la barrière d’un passage à niveau se ferma à son nez, et il passa dessous pour traverser les voies tranquillement, le sourire aux lèvres, sous l’œil menaçant de la locomotive — assuré que, s’il lui prenait fantaisie de s’attarder, le train déraillerait avant de le toucher.
Il arriva devant un écriteau où s’étalait le mot Danger et il éclata d’un rire sonore sans dévier d’un pas de son chemin.
Le long de cette rue de banlieue, des ouvriers travaillaient à la lueur de projecteurs — un travail urgent, selon toute apparence, et dont lui seul pouvait goûter la suprême ironie. Ils étaient occupés à démolir une rangée de vieilles maisons lépreuses, préparant le terrain pour quelque nouvelle construction qui ne verrait jamais le jour. A cette distance du Point Zéro, là-bas au centre de la ville, on se trouvait hors du rayon de destruction totale, mais même ici il ne resterait que fort peu de maisons debout après l’explosion et les incendies… Il poursuivit sa route sans s’occuper des projecteurs ni des ouvriers, et il se remettait à trotter quand quelqu’un cria :
— Hé là !
Alors un grondement de tonnerre se déclencha et il regarda en l’air, abasourdi, pour voir un pan de maçonnerie s’incliner au-dessus de lui, puis se briser en deux dans sa chute. Il semblait tomber avec une lenteur torturante — mais il n’était plus possible de l’éviter.
Il n’avait pas perdu connaissance, mais il était incapable de bouger et ressentait une douleur intolérable. Il ne devait pas avoir d’os brisés, mais une tonne de pierres lui emprisonnait les jambes et une autre masse était coincée contre sa poitrine, ne portant pas en plein sur lui, mais courbant son corps en arrière contre une énorme poutre.
Des voix, des visages, des lumières flottaient dans un chaos autour de lui. En des efforts futiles, des mains tiraient sur les pierres et le bois.
— Bon Dieu ! Il ne pouvait pas faire attention !..,
— Ne reste pas là, va chercher un cric !
— Surveille, si jamais ça se mettait à glisser…
Il restait suspendu là, dans la lueur aveuglante des projecteurs, comme maintenu par les doigts d’une main gigantesque. Ces doigts n’avaient qu’à se crisper, la masse de pierres au-dessus de lui à bouger de quelques centimètres, et sa colonne vertébrale se briserait comme du verre.
Quand ils tentèrent de le dégager à l’aide de leviers, il poussa un hurlement et ils n’insistèrent pas.
— Attendez.
— Quelqu’un a appelé la brigade de secours ?
Une sirène hulula et s’arrêta brusquement. D’autres lumières. Une autre sirène qui se rapprochait… Il aperçut confusément des uniformes, les insignes des hommes au service de la ville.
Il fit un effort pour trouver son souffle et cria :
— Imbéciles ! Vous êtes des corpuscules! C’est tout ce que vous êtes… des corpuscules !
— Il délire, le pauvre type.
— Reculez, maintenant, reculez. Il cria encore : Je sais, je sais ce qu’elle veut, mais je ne dirai rien…
— Allons, calmez-vous, mon vieux. On va…
— Je ne dirai…
La masse de pierres qui l’écrasait bougea d’un centimètre ou deux. Sa voix se brisa. Son regard effleura leurs visages et les lumières. Il gémit :
— Non, non. Je vais le dire. Je vais le dire !
— Ne vous énervez pas, on va vous tirer…
— Imbéciles ! dit-il, haletant. Et en quelques phrases hachées de râles, il leur dit tout : ce qu’il y avait dans la chambre du sous-sol fermée à clef, et comment la trouver, et comment désarmer l’engin sans le faire exploser.
Il restait tout juste le temps.
Ils l’écoutèrent avec des regards hébétés.
— Il divague, peut-être, c’est entendu… Mais il vaut mieux ne pas courir de risques avec une chose comme ça. Tu as l’adresse ? Tu as tout ?
Près de lui, une voix parla, sèche, rapide, transmettant le message au long des réseaux de fils. Dans le lointain, au cœur menacé de la ville, des sirènes s’éveillèrent l’une après l’autre et s’élancèrent en hurlant dans la nuit.
— Allons, on n’a pas fini ici. Apporte ce cric…
Alors il y eut un grincement sinistre. La pesante masse de maçonnerie se mit à descendre lentement. Un centimètre, deux centimètres, trois… Les hommes se jetèrent de toute leur force contre la pierre, mais en vain. Le fugitif pris au piège poussa un hurlement perçant et se tut.
Le visage blême, les hommes s’entre-regardèrent avec un sentiment d’impuissance.
La ville était sans merci.