Depuis le XXIIe siècle, l’histoire avait considérablement élargi son rayon d’action, mais, projetée dans l’espace, elle semblait garder ses propriétés de mythe soumis aux lois de la pesanteur terrestre. En somme, tout ce qui s’était passé dans l’infini au cours des quelques siècles de l’Age Spatial s’était déjà passé sur Terre au Moyen Age. L’histoire n’avait décidément que quelques circonstances à sa disposition pour écrire sa légende : des guerres, des conquêtes, des trêves et des paix, des révoltes et de nouvelles guerres, puis, inutiles, de nouvelles trêves.
A part le fait que la Terre était devenue depuis longtemps déjà la Métropole de l’Univers, rien n’avait changé.
Rien de vraiment essentiel. L’homme après avoir conquis sa planète natale avait réussi à conquérir les planètes étrangères, mais il n’avait pas réussi à conquérir ce bonheur dont on parlait tant depuis la création du monde. L’homme avait gagné, en plus de son titre de fils divin, ses galons de titan de l’espace, comme son brevet de roi des étoiles, mais il n’en restait pas moins une chose vulnérable qui vivait moins longtemps qu’une carpe et, s’il avait ajouté des pages de gloire au grand livre d’or de l’humanité, il n’avait pas réussi à prolonger de quelques années son bail d’existence. On peut même admettre que, délibérément, il avait raccourci ce bail, car les occasions de mourir par accident devenaient de plus en plus nombreuses, et les hommes de plus en plus avides de courir à la rencontre de leur mort.
L’homme, en effet, qui d’instinct avait toujours été curieux et agressif, était devenu depuis des siècles un explorateur et un guerrier.
A présent que les hypothèses les plus hasardeuses s’étaient effondrées pour laisser la parole aux déductions de la réalité, on pouvait l’affirmer : de toutes les races de l’Univers, les Terriens s’étaient révélés, non pas exactement les plus braves, mais certainement les plus ingénieux, les plus rapaces et les plus meurtriers. Beaucoup de races leur avaient résisté, aucune n’avait jamais pu les vaincre ni même les repousser. C’est dire que la Terre, peu à peu, avait annexé l’infini et ses dépendances, ses galaxies et ses planètes, comme de simples lopins de terre. Le ciel était ensanglanté depuis des siècles par les exploits des Terriens et leur besoin exacerbé de posséder. Et l’espace était devenu pour l’homme, non seulement un gigantesque terrain de voltige dans l’absolu, mais un champ de bataille et un vaste cimetière militaire. Pour chaque créature de l’espace, qu’elle fût monstre, larve ou bulle de vie, le Terrien était synonyme de meurtrier et « terrestre » avait le même sens que le mot « implacable ». Et quand on signalait dans quelque monde encore épargné par l’avidité humaine l’arrivée imminente des Terriens, la panique se levait comme un orage et rasait tout sur son passage. L’arrivée des Terriens signifiait fatalement la mort, la défaite, puis la colonisation irréductible, sans pitié. Telle était la loi : chaque planète conquise devenait pour les Terriens une source à exploiter de gré ou de force, par tous les moyens. Et tout servait à l’homme, semblait-il : les liquides, les pierres, les plantes, les déchets, les immondices. Il ne négligeait jamais rien, il digérait tout, il voyait immédiatement l’utilisation pratique de n’importe quoi. Toujours et partout il était disposé à tout prendre. Ou plus exactement il emportait tout, mais il obligeait les autres à arracher, à transporter, à manipuler ce qu’il désirait emporter. En fait, la venue du Terrien sous-entendait l’esclavage à perpétuité, le travail de forçat sans trêve et sans contreremboursement. Or, il faut bien le préciser, le travail était un mythe qui n’appartenait qu’à la Terre. Nulle part ailleurs, dans l’espace, on n’avait jamais songé à travailler. Demeurée ou civilisée, larvaire ou souterraine, aucune créature n’avait jamais ressenti le besoin saugrenu d’amasser des biens, de se faire une situation ou de gagner sa vie en acceptant de la perdre suivant un horaire judicieusement prémédité selon tous les barèmes du sadisme mental. Les Terriens seuls, s’affirmant comme une triomphale exception, pensaient et agissaient ainsi. Inutile de préciser qu’ils avaient toujours transporté avec eux, par gouffres et par cieux, leurs principes, et que, sans se soucier des avis étrangers, ils imposaient partout leur façon d’envisager les choses.
Pour cette raison, pour d’autres encore et, surtout, parce que vraiment ils étaient les plus forts, les Terriens étaient aussi redoutés aux quatre coins de l’infini que n’importe quel cataclysme. D’autant plus redoutés que la chance ne pouvait jamais jouer aucun rôle en faveur des autres, ni la chance, ni le hasard. Les Terriens arrivaient toujours à leurs fins, la victoire ne pouvait jamais leur échapper.
C’est en 2125, date célèbre entre toutes, que les Terriens avaient inscrit en lettres de feu dans le ciel le premier événement de cette conquête qui, à présent qu’elle avait un commencement, ne pouvait plus avoir de fin.
A cette date, en effet, les Terriens avaient enfin réalisé ce rêve qui avait fait couler tant d’encre et de salive : échapper à leur monde, en aborder un autre. Ils avaient donc débarqué en force et en masse sur P. 1, ce monde que l’on appelait autrefois la Planète Mars. Au premier contact, les habitants de ce monde terrifièrent les Terriens. Mis à part le fait que leur aspect était soumis à une quantité d’incompréhensibles fluctuations, leurs dimensions parurent tellement écrasantes aux yeux des hommes que ceux-ci, hantés par 200 ans de sinistres récits de science-fiction, faillirent bien prendre la fuite sans même entamer le combat. Mais, dès le premier engagement, l’homme comprit qu’il s’emparerait facilement de ce monde, sans le moindre risque d’y laisser sa peau : en effet, les énormes choses de la Planète P. 1 — les Pustrules, comme on les appela — se dégonflaient et se vidaient de leur vie au moindre contact d’un objet de métal. Avec une simple épingle, on pouvait faire une effroyable tuerie. On ne s’en priva point. La chasse aux Pustrules devint aussi populaire sur P. 1 que la chasse aux canards sur Terre. Après un an, on dut parquer dans des réserves les survivants de la planète P. 1 comme on l’avait fait avec les Sioux au XXe siècle, en Amérique du Nord, cette vaste région qui en 2043 avait été sacrifiée aux exigences d’une expérience atomique particulièrement réussie.
Bref, la conquête de P. 1 se fit sans une seule victime pour les Terriens et ce premier exploit mené Outre-Terre donna à l’homme une telle confiance en ses moyens qu’on aurait pu, si on l’avait voulu, le catapulter dans l’espace sans fusée en le persuadant qu’il devait être capable d’y voler comme un aigle des galaxies.
Sans plus attendre, on envoya sur P. 1 des milliers de colons chargés d’extraire le sel de la planète — c’était son unique ressource naturelle — et l’armée de choc qui avait conquis ce monde s’enfonça dans l’avenir pour en conquérir un autre, la planète P. 2, puisque l’on respectait toujours l’énumération inspirée de l’arithmétique dont les règles, en dépit du progrès, n’avaient pas changé.
Sur P. 2, monde surchauffé, la conquête fut tout aussi facile. En arrosant les Pastres d’eau glacée, on les tuait avec une facilité tellement dérisoire que le jeu lassa les plus combatifs après une semaine de tuerie. Combat sans gloire et sans but, car sur ce monde on ne trouva strictement rien à exploiter. A part la chaleur, cependant. On fit donc de P. 2 une colonie de vacances pour désœuvrés frileux et cette Côte du Feu connut pendant de longues années une vogue qui fit la fortune d’une quantité d’agences de tourisme.
Et, de planète en planète, d’astéroïde en galaxie, les Terriens se firent une réputation, un avenir également, et, pataugeant dans le torrent des siècles, ils s’enfoncèrent de plus en plus profondément dans le gouffre de l’inconnu, y posant non seulement des jalons et des fosses communes, mais des institutions et des exigences humaines. L’univers, irrémédiablement, peu à peu, s’humanisait. Cela ne se fit pas toujours aussi facilement que sur P. 1 ou P. 2. Mais le sang de l’homme ne coula jamais à flots. Et, en fin de compte, on n’eut que très peu de monuments aux morts pour la Galaxie à édifier sur Terre. Toujours, même si les premiers combats coûtaient quelques pertes, les Terriens arrivaient à renverser la situation et, le temps de faire quelques gammes sur leur clavier déductif. ils trouvaient bientôt le moyen de semer la mort, la déroute et la soumission. Ironie supplémentaire : le plus souvent, tuer était tellement facile que les armes redoutables, mises au point par des siècles de techniques, ne servaient à rien. On pouvait parfaitement s’en passer et lutter avec une parfaite désinvolture par d’autres moyens. Ainsi la mousse de savon servit à conquérir P. 56, la fumée de cigarette mit les Elges de P. 75 en déroute, la parole sema la panique parmi les Otriges sur P. 33 et, avec quelques odeurs d’encens, les Terriens provoquèrent la capitulation des Faragres dont les épines vénéneuses avaient pourtant inquiété les plus endurcis. Les Terriens, toujours soucieux de faire des économies. ne négligèrent jamais la possibilité de tuer sans dépenses inutiles en optant pour les procédés les plus frustes, les plus efficaces en même temps. Mais toujours, partout, ils tuèrent, ils tuaient. Des siècles de conquête leur avaient appris que les carnivores et les sanguinaires n’appartenaient qu’à la Terre et que les monstres les plus repoussants des planètes les plus lugubres étaient en réalité aussi doux que des herbivores, mais la tuerie en abordant une planète était devenue un rite bien établi. Une suite d’actes que les hommes accomplissaient d’une façon méthodique, sans rien en penser, exactement comme sur Terre ils accomplissaient des travaux de bureau.
Ainsi, ligne par ligne, s’écrivait l’Histoire. Une Histoire monotone en somme.
En 2647, la Terre possédait quelques centaines de colonies, des protectorats et des mondes occupés, des camps de concentration et des bagnes perdus, des banlieues lointaines et des parcs nationaux. Et, bien entendu, la plupart de ces mondes étaient de véritables mines industrielles ou commerciales dont le fond, en dépit des incroyables distances, était relié à un unique réceptacle : la Terre.
Et la Terre ne songeait nullement à étouffer ses ambitions. Au contraire, plus elle acquérait de possessions, plus elle en voulait. En vain, car si la Terre croulait sous les richesses accumulées, les habitants n’étaient pas plus riches pour autant et l’avalanche de ressources donnait à chaque homme, qu’il fût industriel ou employé, un effrayant surcroît de travail. Mais, depuis longtemps déjà, on avait fixé les horaires légaux du travail à douze heures par jour.
En résumé, la Terre se faisait un nom dans l’Univers, sang songer qu’elle se taillait en même temps une place dans le néant. Mais l’homme n’avait rien perdu de sa faculté de s’aveugler à bon compte et il se laissait envoyer dans l’espace, à des millions de kilomètres de son lien de naissance, sans même se rendre compte qu’il ne faisait que se rapprocher, non pas de Dieu dont le domicile était toujours inconnu, mais de son tombeau. Car les explorateurs de l’Infini ne vivaient jamais après quarante ans. C’était la rançon des voyages qui formaient la jeunesse et supprimaient la vieillesse. Mais personne ne songeait jamais à cela et la Terre, on le sait, ne s’était jamais souciée de l’opinion de ses locataires. Elle avait un but et, avec une force de météore, elle le poursuivait.
C’est en 2735 que l’on prit la décision de conquérir la planète P. 473 située au N. O. du carrefour de Lactos et de la Nationale 002. A vrai dire, depuis un certain temps déjà, on pensait à débarquer sur P. 473, la planète Mauge comme l’appelaient les savants. Mais on avait tenu à préparer cette expédition avec un soin tout particulier. La planète Mauge, en effet, d’après les rapports des observateurs, contenait une matière première introuvable sur Terre depuis trois cents ans, très rare dans d’autres mondes : du bois. Cette révélation avait galvanisé toutes les énergies et la Terre, pour éliminer tout risque d’échec, décida d’envoyer vers P. 473 la plus colossale armée d’invasion que l’on eût jamais constituée. De toute façon, cela tombait bien : on fêtait justement le centième anniversaire d’un général qui avait sauvé dans la Galaxie des Marais toute une division terrienne tombée dans le piège fatal des sangsues de l’espace et on donna donc son nom à l’armée qui allait annexer P. 473. Puis on leva un bataillon de cardinaux pour bénir les dix millions d’hommes qui avaient été jetés dans les scaphandres de combat ; le pape lui-même se dérangea pour survoler l’escadre d’invasion et lui donner de haut sa très humble bénédiction.
À l’aube d’une journée décrétée fête nationale, partant de différents points du globe pour converger vers un lieu convenu entre deux infinis, la gigantesque vague d’assaut creva les nuages, puis la stratosphère, et, du vacarme assourdissant dans lequel elle avait pris son vol, elle s’enfonça dans le silence glacial du vide.
A voir cet essaim monstrueux de bourdons d’acier filer dans l’espace, on aurait pu croire que les Terriens allaient conquérir, non pas un simple monde d’importance secondaire, mais tout un morceau d’espace particulièrement insalubre et dangereux. En fait, et tout le monde le savait, aucune planète n’était plus anodine que P. 473. Les Mastres de Mauge, tous les rapports l’affirmaient, étaient des êtres d’une grande douceur, parfaitement conditionnés à leur monde où tout était forêts, bois et broussailles. De tête, ils ressemblaient de façon assez frappante aux castors que l’on pouvait trouver autrefois sur Terre. Ils avaient leurs mœurs, leurs ambitions : construire, ronger et détruire, puis reconstruire. On pouvait difficilement imaginer des êtres plus simples et plus inoffensifs. Ils ne devaient même pas savoir ce que signifiaient la méfiance, la haine ou le meurtre, car ils étaient les seules créatures vivantes de leur monde et jamais ils ne se battaient entre eux. Leur vie s’écoulait, fluide et incolore, comme une eau limpide, dans le calme et le silence de leurs interminables étendues boisées. Juchés sur d’énormes pattes filiformes, les Mastres avaient de grosses mains-outils sans membres, un corps trapu et une minuscule tête de cyclope au regard mélancolique de biche, avec de longues incisives de rongeur et un long nez dentelé qui leur servait à scier les arbres. Bien entendu, ils étaient essentiellement herbivores et toute leur civilisation tournait au ralenti autour du culte béat de l’arbre, unique détail que la nature leur avait légué.
Tout cela disait assez que la conquête de cette planète serait une partie de plaisir et que le fait d’avoir mobilisé l’élite des conquérants terriens pour s’approprier ce monde ne pouvait être qu’une mesure de prestige complètement dénuée de sens. Mais l’élan étant donné dans une mise en scène spectaculaire, il fallait bien assumer les conséquences de cette décision et on ne pouvait qu’attiser ce grandiose spectacle en y jetant des flambées artificielles de gloriole. Durant tout le voyage, les haut-parleurs diffusèrent donc des ordres et des discours vengeurs, des hymnes de guerre et des allocutions pleines de bruit et de fureur. Comme on pouvait difficilement alléguer que la Terre Patrie était menacée par les Mastres et qu’elle exigeait le sacrifice de chacun, on retraça en mots et en technicolor l’épopée du bois, sa disparition depuis des siècles, et on fit comprendre à chaque homme, qu’enfin était venu le moment de sauver la Civilisation par la Conquête du Bois, matière première plus importante que l’atome qui assurerait à la Terre un sort meilleur sous le soleil d’un avenir régénéré. On arriva même à persuader chaque guerrier que les Mastres défendraient jusqu’à la dernière goutte de leur vie leur territoire et que ce débarquement risquait d’être l’événement du siècle.
Le bois devint la hantise de chacun après quelques jours. En prendre par la force, les armes et le meurtre, devint, non seulement un but, mais une mission sacrée. Et quand les dix millions de Terriens débarquèrent sur la planète P. 473, ils étaient tellement avides de tuer pour amasser du bois que, pour une branche d’arbre, n’importe quel homme aurait massacré sa mère sans hésiter une seule seconde.
Les Mastres n’eurent même pas le temps de ressentir quelque sentiment d’effroi, de stupeur ou de panique. Ils n’eurent pas davantage le temps de se défendre ou de se terrer. La foudre, que les Terriens avaient emportée avec eux, les pulvérisa sur place.
Il y avait plus d’un mois que les Terriens n’avaient pas fait la guerre, et cette frustration, autant que les discours, les avaient tous assoiffés de meurtre.
Une heure après le débarquement, les Terriens étaient les maîtres absolus d’un monde dépeuplé, jonché de plusieurs millions de cadavres et d’énormes cratères fumants. Mais cela ne comptait évidemment pas : les hommes avaient emporté avec eux des outils pour creuser des trous et d’autres pour les combler après y avoir jeté les morts. Parmi les Terriens, on ne comptait qu’une seule victime. Un officier qui, affolé par le vacarme, avait succombé à une attaque cardiaque.
On dénombra les survivants de la race Mastre, on n’en trouva que fort peu. Comme on jugea inutile de les conserver comme des reliques et qu'en somme la guerre avait été réellement un peu brève, on prolongea le plaisir de quelques heures en fusillant les derniers Mastres, un à un, à deux kilomètres de distance, pour faire de cet acte un distrayant exercice de tir.
Gavés de gloire et de bruit, les Terriens débarquèrent leurs matériaux de construction, plantèrent la charpente d’une future cité de l’espace, et s’apprêtaient à construire un port spatial uniquement destiné à l’exportation du bois.
Puis, à l’aube, éreintés, mais satisfaits, les conquérants s’endormirent.
Ils ne se réveillèrent jamais. Parmi les dix millions de Terriens allongés sur le sol de P. 473, pas un seul ne survécut à cette première nuit.
Les Terriens avaient conquis la planète Mauge, certes. Ils avaient facilement gagné la bataille, personne ne pouvait contester cette évidence. Ils étaient les grands vainqueurs de cette journée. Ils avaient tout conquis, la gloire, la vie, l’espace, un monde nouveau au prix d’un effroyable massacre.
Mais ils avaient agi en ignorant un détail, un simple détail qui avait quelque importance : la mort, sur ce monde, était contagieuse.